vendredi 8 mai 2020

La maison accacia - suite 2


L’atelier n’est pas pour me déplaire non plus. J’y taille des pierres de malachite brute à l’aide d’une meule en pierre manuelle. J’y confectionne des mickeys, des minnies, des donalds et daisys en triplex, sciés, peints et vernis pour les accrocher aux murs ou les offrir. J’y construis aussi des cages à lapins.



J’aime aussi m’abriter chez les poules. Elles sont bavardes et me tiennent toutes sortes de conversations. Ne touche pas à mon œuf !  Je couve ! T’as du grain pour nous ? Koooot, kot kot kot.  Zézette, la grosse brune, bavarde et comprend tout, comme le chat Victor.



Née sous le signe du sagittaire, signe associé aux activités scientifiques et religieuses, j’observe comment on soigne nos animaux : chats, chiens, poules, canards, chèvre, lapins et chevaux. Je vénère le vétérinaire comme un magicien ou un grand sorcier. Le monde étrange des insectes me fascine aussi : les papillons, les sauterelles, les fourmis et les termites. Je joue aussi volontiers avec les caméléons de passage au jardin.



Au fond, si je cherche vraiment des traces de ma première maison dans ma mémoire, il ne m’en reste que très peu. De ma chambre, je me rappelle deux souvenirs très forts.

Le premier, c’est encore lors de la sieste. Quelle chaleur !  Bon sang ce qu’il peut faire torride juste avant la saison des pluies ! Je m’étends sur mon lit. Pas moyen de se distraire dehors, l’atmosphère est suffocante début octobre. L’air pèse de toute sa lourdeur, oppresse. Je végète. Je ne dirais pas que j’écoute les lézards mais je les entends glisser le long du mur. Le temps est suspendu dans un faible souffle.



Soudain, le vent se lève. Rapidement, il rugit en puissance.  Les bananiers face à la fenêtre s’accrochent les uns aux autres, se cramponnent au sol, gémissent. Le tonnerre gronde. Une procession de nuages noirs annonce la pluie. Plic, plic, plic. Ploc, ploc, ploc. Broumbadabroum broum broum ! Lumières, éclairs, feu d’artifice, tous les ingrédients d’un bon orage tropical sont réunis. La pluie s’abat en rafales drues sur le toit en tôles ondulées. Quelle jouissance ! Et puis surviennent l’odeur de la terre mouillée après la surchauffe solaire et le parfum exhalé par les arbres, les buissons et les fleurs. La nature fête la première pluie de la saison.


Le second souvenir se passe toujours dans ma chambre, lors d’une nuit. Je me réveille en sursaut. J’entends un bruit de galop sur le toit en tôles ondulées. Qui se permet ? Qui ose ? Tagalop, tagalop, hop, hop … Et ce n’est pas tout. Un concert de chats amplifie ce boucan. Que se passe-t-il ? C’est Basile, le singe du boucher, notre voisin. Il a encore leurré son maître qui l’a attaché à une longue corde reliée à son collier par un mousqueton. Basile est malin. Il aime la ville. Il sait pincer le mousqueton et prendre la poudre d’escampette. Il effectue sa tournée des grands ducs sur les toits.


L’avenue des Acacias est bordée … d’acacias, mais également de manguiers. Ah, les mangues et leur chair ferme d’un jaune orangé alléchant qui m’évoque le jus qui coule le long de mes joues quand je les croque crues ou l’odeur et la saveur d’une compote fraîchement préparée et mise à refroidir. Rien qu’à me les remémorer, j’en ai l’eau à la bouche !

Mangue, Mangifera Indica, Sur Les Mûrs
 



lundi 4 mai 2020

La maison accacia - suite 1


Les yeux fermés, je visualise des images de cette fameuse maison Acacias. De la pénombre, de la chaleur et de l’ennui dans ma chambre de petite fille, avant d’accéder à l’école primaire. Tous les jours, à l’heure de la sieste, Mamy me cloître dans ma chambre jusqu’à ce qu’elle daigne se lever pour m’ouvrir. Quelle prison, sauf quand le chat me tient compagnie. Je le cache sous mon lit.  Mamy ne peut pas le repérer, sinon elle le chassera vers l’extérieur, là où nous avons une folle envie de filer tous deux.

Je ne dors pas. Je m’ennuie souverainement. Je ne sais pas encore lire ni écrire. J’attends. Pour faire quelque chose, je regarde les mouches voler, les lézards musarder. J’écoute le vent caresser les feuilles du manguier à l’angle externe de la salle de douche installée au fond de ma geôle. J’aimerais mieux grimper dans le manguier et puis sauter sur le toit de la barza.

Une clé s’insère dans la serrure, tourne, et la porte s’ouvre. Je revis. Le sang reprend sa course dans mes artères, dans mes veines. Je cours ventre à terre avant que mamy ne me retienne et sans me retourner.

La maison Acacias, c’est bien ! Mais la parcelle qui l’entoure, limitée par le jardin, les dépôts de marchandises diverses et le poulailler, c’est mieux ! A moi l’aventure !

Tous les samedis et tous les dimanches, c’est l’heure de la sacro-sainte sieste. Mais, dès l’âge de six ans, je ne suis plus bouclée dans ma chambre. Je vais jouer dans l’entrepôt où Papy remise les caisses en bois, vidées de leurs marchandises. A l’aide des plus grandes, je construis ma maison. Je démonte les caisses en planches et les ajuste autrement. Je ramène des outils dénichés dans l’atelier. Les outils sont mes amis, ils m’attendent bien sagement accrochés aux murs. Au magasin, je dérobe des verrous, des chevilles, des vis et des écrous, des rondelles et tout le nécessaire pour que la cabane prenne forme, peu à peu, bien dissimulée derrière d’autres caisses empilées à dessein, juste aux alentours immédiats. Des morceaux de treillis à poulailler sont ajustés aux ouvertures que j’ai sciées en guise de fenêtres.

Je balaie le sol, prends les poussières. De la maison des parents, je déniche des objets de décoration pour mon petit nid à moi. Par exemple, je découpe des images dans les magazines de Mamy, ce qui m’a valu quelques bonnes fessées, mais la beauté de mon nid vaut bien une déculottée. Je récolte aussi un peu de nourriture. Un jour, j’allume même une bougie placée à côté de bouquets de fleurs fraîchement cueillies au jardin et plongées dans des boîtes à conserve remplies d’eau. Des vestiges de la confiture Héro dont je visualise encore les étiquettes reprenant les différents fruits colorés. Par prudence, je surveille la bougie, elle pourrait déclencher un incendie. Les parents ne doivent à aucun prix découvrir mon royaume.

mardi 28 avril 2020

La maison Acacias



Je viens d’évoquer le magasin des parents. Il fait partie intégrante de la maison de mon enfance, sise au numéro 84, avenue des Acacias à Kamina. Une partie de ce corps de logis est publique (le magasin), une autre partie est semi-privée (la barza[1], le salon, la salle à manger) et une troisième partie est privée (salle de bains, salle de douche et chambres). Les activités de mes parents sont donc très ouvertes à la population kaminienne et régionale.

Il arrive que des clients passent du magasin à la maison pour boire un verre ou manger un morceau à la fortune du pot. C’est le cas des fermiers, des agronomes et des vétérinaires des sociétés d’élevage, de passage pour faire leurs courses.

Papy joue parfois au Monopoly avec les curés bien qu’il soit taxé de mécréant par l’évêque. Les jeux de cartes sont également fortement appréciés. Bref, chez nous, c’est le zoete inval[2], au grand dam de Mamy qui en a parfois assez, on peut la comprendre.

Nous jouissons enfin d’une salle de bains mieux équipée, avec baignoire, éviers et eau chaude courante. Nous ne possédons pas encore de chauffe-eau électrique. Il n’a été installé qu’au début des années soixante. L’eau chaude est fournie par un énorme fût métallique[3] installé à l’extérieur, posé en hauteur contre le mur de la salle de bains, sur une surface maçonnée en surplomb. En dessous, un feu de bois chauffe la touque remplie d’eau, avant de passer aux ablutions. Nous y glissons parfois des épis de maïs dans leur gaine végétale, en guise de souper. Le soir, bien propres et vêtues de nos pyjamas, ma grande sœur et moi arrachons à belles dents les grains chauds et juteux en croquant les épis.


[1] Au Congo, terme désignant une terrasse.
[2] Expression flamande pour dire que l’on rentrait chez nous comme dans un moulin, sans sens péjoratif.
[3] Au Congo, on appelle ce genre de fût métallique une touque.

La barza et la grille d'entrée principale

 

samedi 25 avril 2020

Chats-chats-chats


Toute petite fille, j’aimais déjà les chats. Des clichés me rappellent mon fidèle chat angora blanc, Victor. Un souvenir lointain s’impose à moi. C’est lors d’une partie de course-poursuite avec ma grande sœur.

Vite, vite, je cours vite ! Je dois avoir quatre ou cinq ans et je suis la souris. Vite, vite, je cours vite ! Il ne faut pas que ma sœur la chatte m’attrape. Je cours à perdre haleine du fond du jardin vers la maison. Le soleil embrase la barre de l’horizon.

Ma course s’accélère. Je cravache mes jambes et je m’engouffre dans le salon. J’atteins le long couloir plongé  dans une quasi-obscurité. Je fonce. Soudain, je perçois un miaulement qui déchire le mur de mes tympans. Mon pied a heurté une masse indéfinie. J’appuie sur l’interrupteur pour éclairer le couloir et aperçois une flaque rouge s’évasant rapidement par vagues. Au milieu de cette tache mobile, le second de mes trois chatons, pris d’ultimes convulsions agonise puis … se détend. Ma grande sœur manque de nous tomber dessus. Elle me regarde, consternée. Je ramasse le chaton et l’approche tout doucement de ma joue. Son corps est encore tout chaud. Son pelage gris souris tout duveteux sent encore le lait de la dernière tétée.

C’est malin, hein, il est mort maintenant, crie ma grande sœur. Tu aurais pu faire attention ! Mort, ça veut dire … Un chagrin intense me donne la nausée, m’essore la tête de toutes les larmes possibles, m’abat d’une douleur lancinante au ventre. Je ne jouerai plus jamais à la course-poursuite. J’aurais déjà dû prendre cette décision l’autre jour, quand le chien a joué au même jeu avec le premier chaton et lui a croqué l’arrière-train. A la suite de ces deux enterrements, des questions surgissent. Est-ce que moi aussi je peux mourir et partir pour toujours ? Est-ce que quelqu’un peut m’écraser, me tuer ?

Ma grande sœur joue peu avec moi. Elle est mon aînée de sept années et s’amuse avec ses copains et copines. Alors, je jette mon dévolu sur le chat rescapé, Victor. Nous jouons à la poupée dans ma chambre ou à cache-cache dans le magasin où il passe le plus clair de son temps à dormir.

Une scène s’impose encore à mon esprit. Papy ouvre les portes de sa boutique. L’après-midi s’annonce chaud. Il sort un dossier de factures sous le comptoir quand arrive Madame Martins, une cliente assidue. Chaque fois, elle s’approche du comptoir et lorgne le chat, vautré sur un présentoir publicitaire pour hameçons. Elle le flatte de sa main grassouillette tout en lui susurrant des mots d’amour : Adoravável amor, como está ? Vós miado, vós ronrom. Tesouro meu … um beijo ![1]  Elle le cajole, le minou aux yeux verts, polochon d’épais flocons de poils blancs. Elle ne résiste plus, craque et fourre son nez contre le ventre chaud de mon minou. Victor s’étire de jouissance sous les câlins répétés. Il rétracte ses griffes puis se roule en boule, la truffe rose dissimulée sous sa queue touffue.

Elle voudrait tellement avoir un chaton mais ne comprend pas que Victor est un mâle. De guerre lasse, Papy le lui explique en long et en large avec force gestes. Finalement, elle rit lorsque Papy l’invite à s’adresser à notre voisin, le boucher, qui possède Blanchette, celle qui porte les petits de Victor après quelques galipettes.


[1] Comment vas-tu, amour adorable ? Tes miaous, tes ronrons. Mon trésor … un bisou !

white cat lying on white textile
Photo Unsplash free

mercredi 22 avril 2020

PERPLEXE ...

La maison de repos dans laquelle je collabore en bénévole m'a contactée hier pour me proposer de revenir mais pour une autre tâche, temporaire celle-là.  Ce serait à partir du 3 mai ou une semaine plus tard, jusqu'à fin juin.

Vu que le déconfinement progressif a été décrété par le Conseil d'Etat pour les maisons de repos, les familles seraient accueillies sur la terrasse, avec toutes les précautions d'aseptie respectées, afin de retrouver qui sa grand-mère, qui son conjoint, qui sa soeur ou son beau-frère, son père, etc.

La demande serait que je consacre une heure ou deux, le samedi ou le dimanche après-midi, à soulager le personnel soignant en accueillant les familles et en surveillant bien qu'elles respectent les consignes imposées.

J'en ai parlé à la maison : le mari et la fille ont trouvé que oui, je pourrais y aller ... 
Mais je suis franchement perplexe et ne sais pas encore quelle réponse je vais fournir à la directrice.

Y aller vers le 15 mai, juste le faire une fois et décider ensuite ?  Il me semble que cela serait la meilleure option.  On verra.